Point d'entrée sur le patrimoine écrit du Moyen Âge et de la Renaissance en Occident du VIIIe au XVIIIe siècle
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Le manuscrit Pelliot Chinois 3071 est un rouleau de 25,5 cm de large sur 64 cm de long, composé de deux feuilles de 40,5 et de 23,5 cm de long. Beau papier, fin, à pâte lisse, ocre, teinté à l'orpiment.
Au recto se trouve une copie, probablement du VIIIe s., d'une partie du deuxième chapitre du Miao fa lien houa king 妙法蓮華經, version chinoise du Saddharmapuṇḍarīka-sūtra, correspondant au n° 262, tome IX, p. 17 a, col. 9, à p. 17 b, col. 20, dans l'édition de Taishō du Canon bouddhique chinois. Βelle ιcriture ; 17 car. par col. ; marges sup. et inf. 3 cm.
Αu verso se trouvent 20 lignes d'une ιcriture ouïgoure bien noire, assez belle, et de type plutôt ancien, où s et š sont généralement distingués, mais où -M final est plusieurs fois confondu avec -T final. La longueur des lignes, comme leur disposition sur la feuille, sont des plus irrégulières. Il s'agit de notations diverses : textes courts ou bribes de textes, pour la plupart de caractère nettement manichéen, dont les deux plus substantiels sont des vers ressemblant à une cantique et une liste de membres du clergé manichéen, parmi lesquels un možak et un évêque de Bešbalı̊q. on remarquera l'inclusion à la ligne 8 de la formule bouddhique de la triade des joyaux, namo Buddhāya namo dharmāya namaḥ saṃghāya.
Pelliot Chinois 3071 verso
1. P'Y P'Y 'R'NL'R P'YYN PYLYK TWTM'NK · · KWYC KWYC KYŠY L'R KWYβ'NYWK
bay bay äränlär bayı̊n bilig tutmaŋ · · küč küč kiši-lär küβänyük
2. PYLYK TWTM'NK KWYβ'NYWK PYLYK TWTS'R ' KW KWYLYKDM' KWYC Y'K
bilig tutmaŋ küβδnyük bilig tutsar-a kw kölikd(ä)mä küč yäk
3. P'R 'RMYŠ · · P'YYN PYLYK 'YLYTS'R ' P'T'XD'M' βXTY(=Z) Y'K P'R 'RMYŠ
bar ermiš · · bayı̊n bilig elitsär-ä bataγdama βaxti yäk bar ermiš
4. [...] TWN [...] 'WXWL P"Š 'WXWL 'YN'NC S'NKWN
[...] tun [...] oγul baš oγul ı̊nanč saŋun
5. [...] CWR TYR'K
[...] čor tiräk
6. TNKRYM SWYN TWYNRYK [...] P'KSYK TWTWQ
täŋrim swyn tünärig [...] bägsig totoq
[...] TNKRYK'N
[...] täŋrikän
7. [...] P'Y P'Y 'R'NL'R P'YYN PYLYK
[...] bay bay äränlär bayı̊n bilig
8. [...] N'MW PWT N'MW DR'M N'MW SNK
[...] namo but namo dram namo saŋ
9. 'DKWD' 'DKWSY N'KW PWLWR 'DKW XYLYNC XYLMYŠ T'
ädgüdä ädgüsi nägü bolur ädgü q̌ı̊lı̊nč qı̊lmı̊š-ta
10. [...] 'DKW KWYL'Š 'RWR - 'LP 'YN'L PYTYYW T'KYNTYM
[...] ädgü küläš erür — alp ı̊nal bitiyü tägintim
11. [...] KWYLWK CWXLWX X'NMZ KWYSY "TY Y'DYLZWN
[...] külüg čoγluγ xanı̊mı̊z küsi atı̊ yadı̊lzun
12. [...] TNKRY MR Š'D PRZYNT 'βT'D'N
[...] täŋri mar šad frazint aβtadan
13. TNKRY MR YYŠW YZD KW MWZ'K
täŋri mar yišo yazd kw možak
14. [...] MR 'D' PWXR 'βT'D'N MR WXMN
[...] mar adda fuxar aβtadan mar wahman
15. [...] ŠXRY'R 'βT'D'N MR 'WŠ'(=N) Y 'D'
[...] šahryar aβtadan mar 'wš'(=n) y' adda
16. [...] 'βT'D'N MR WYSPW Y'D 'βT'D'N
[...] aβtadan mar wispu yad aβtadan
17. PYŠ PYŠ P'LYQT' NWM P'ŠL'XWČY 'RM'N WYSPWXR 'βT'D'N
beš beš-balı̊qta nom bašlaγučı̊ ärmen wispuhr aβtadan
18. PRYSTWM MWRW' PN' MWRW' XWŠTY "NKDβRWX P'K YK'N XWŠTY
fristom murwa pn' mwrwa xošti angad-farrox bäg yegän xošti
19. [...] 'LP 'R Y'βRY PWLS'R
[...] alp är yaβrı̊ bolsar
20. [...] TWLWN "Y T'K KWYRTLWKWM
[...] tolun ay täg körtlügüm
Hommes riches, riches, ne possédez pas la conscience au moyen de la richesse ; gens [[2]] puissants, puissants, ne possédez pas la conscience orgueilleuse. Si l'on possède la conscience orgueilleuse, eh, il y aurait, à ce qu'on dit, le démon de la puissance de (dans ?) la demeure de [[3]] l'ombre. Si l'on mène la conscience au moyen de la richesse, eh, il y aurait, paraît-il, le démon βaxtı̊ (du sort) de la demeure du bourbier.
[[4]] Enfant premier-né, enfant en tête, I̊nanč Saŋun
Čor Tiräk
[[6]] Mon Dieu, par le péché, les ténèbres. Souverain céleste. Seigneurial (bägsig) Totoq.
Hommes riches, riches, la conscience au moyen de la richesse... [[8]] namo buddhāya, namo dharmāya, namaḥ saṃghāya
Le bien par suite du bien, qu'est-ce que c'est ? C'est la bonne louange par suite de [[10]] l'accomplissement de bonnes actions. Moi, Alp I̊nal, je l'ai humblement écrit.
Que se répande la renommée de notre Khan célèbre et glorieux !
[[13]] Le divin Maître (možak), Mar Yišo Yazd Kaw (?) ;
[[12]] Le divin Évêque (aβtadan), Mar Šad Frazint ;
[[14]] l'Évêque, Mar Adda Fuxar ; l'Évêque, Mar Wahman
[[15]] Šahryar ; l'Évêque, Mar 'wš'(=n) y Adda ;
[[16]] l'Évêque, Mar Wispu Yad.
[[17]] (Moi,) l'Évêque Prince (wispuhr), je suis l'homme qui se trouve à la tête de la Religion à Beš-Beš-balı̊q.
[[18]] Fristom murwa p'n/pn' (« Gardien/refuge du présage le plus cher » ?), le prêtre (xošti) Présage (murwa) ; le prêtre Angad-farrox Bäg Yegän.
[[19]] Si l'homme preux devient faible...
[[20]] Mon Beau comme la pleine lune...
7.1-3 On remarquera l'allitération en b- et en k- alternant dans les quatre premières phrases du manuscrit, qui font penser à des strophes de cantique.
7.1-2 bilig tut-. N'étant pas sûr de l'interprétation qu'il convient de donner à cette expression, je m'en tiens à une traduction assez littérale, à savoir « posséder la conscience ». En effet, tut- peut signifier « tenir, posséder, saisir, garder, conserver », tandis que bilig, dont le sens premier est « conscience, entendement », recouvre un champs sémantique très étendu, depuis l'indication d'une faculté ou qualité quelconque de l'esprit ou du cœur jusqu'à la connaissance, le savoir, et la sagesse. Dans le cas de küβδnyük bilig, bilig devait s'entendre au sens d'une disposition ou qualité de l'esprit, qui serait en l'occurrence l'orgueil, puisque bilig est qualifié par küβδnyük, parfait en -yük du verbe küβδn-, « être orgueilleux ».
7.2 KW KWYLYKDM'. S'il ne s'agit pas d'une faute, la graphie KW correspond peut-être à la première syllabe du mot suivant, qui serait redoublée pour les besoins du rythme, à peu près de la même manière que le a est ajouté après tutsar. Autrement, il y aurait comme possibilité évidemment le sogdien kw, « à, dans ». Voir encore un autre KW à la l. 13.
KWYLYKDM'(=N) doit représenter un composé du turc kölik, « ombre », et du sogdien dm'n ou -dmn, « maison, demeure » (cf. GMS, § 121), au sens de « la demeure de l'ombre ». Toutefois, l'n final de dm'n (dǝmān) a dû tomber en turc, et par conséquent la finale de KWYLYKDM'(=N) serait à lire ' au lieu de N, puisque je relève par ailleurs dans un manuscrit runiforme de Toyoq (cf. V. Thomsen, « Ein Blatt in türkischer 'Runen'-schrift aus Turfan », SPAW, 1910, XV, p. 303, l. 25) la forme bgdmäkä, soit b(ä)gd(ä)mä-kä, « (on parvient) à la demeure des dieux », terme qui serait à peu près l'équivalent du sogdien βγyst'n et du sanskrit devasabhā (cf. D. N. Mackenzie, The Buddhist Sogdian Texts of the British Library, II, p. 172, §37.1). Voir aussi P'T'XD'M' à la l. 3.
7.3 P'T'XD'M' doit représenter le turc bataγ, « bourbier, marécage, terrain enfoncé », suivi d'un élément -dama, provenant du sogdien dm'n, « demeure », au sens de « demeure du bourbier ». Cf. la n. 7.2 sur KWYLYKDM'.
7.3 βXTY (=Z ?) semble correspondre au sogdien βaxtē, « fortune, sort », un mot qui n'est pas attesté tout seul, apparemment, mais qui se trouve dans des composés tels que trβxtw ( GMS, § 1144). Ce qui est effectivement attesté en sogdien est le nom neutre ou participe passé βxtww (ou d'autres orthographes), « (ce qui est) destiné » — indication de Nicholas Sims-Williams.
7.3 bar ermiš. Ici ermiš servirait uniquement à indiquer qu'on parle par ouï-dire, sans notion temporelle.
7.4 P"Š est vraisemblablement une faute pourš P'Š, bas̆, « tête, chef, début, premier », car bas̆̆ oγul, « enfant en tête, premier enfant », semble faire écho à tun oγul, « premier né d'une femme » (cf. K, III, p. 137).
7.6 SWYN peut être lu et interprété, en l'absence de contexte suffisant, de plusieurs façons : suyı̊n, « par le péché » ; sön, « éteins-toi, disparais » ; ou sön, « longtemps ». Cf. la même expression dans BT V, 732-733.
7.9 On peut également traduire : « Le bien en provenance du bien, qu'est-ce que c'est ? C'est la bonne louange provenant de l'accomplissement de bonnes actions. » Sur l'emploi en turc ancien de l'ablatif pour exprimer la provenance, la cause, et le moyen, cf. mon « Le Sceau cruciforme... », JA, 1972, pp. 160-162.
7.10 küläš, qui n'est pas attesté ailleurs que je sache, doit représenter le dérivé nominal d'abstraction en -°š du verbe külä-, « louer » (cf. EDPT, p. 716).
7.11 külüg čoγluγ xanı̊mı̊z küsi atı̊ yadı̊lzun : Cette formule se retrouve dans la titulature du Khan ouïgour du ms. 5 aux ll. 54-55 et 2'-3', que j'ai cru devoir identifier avec Bügü qaγan (759-779), l'introducteur du Manichéisme chez les Ouïgours.
7.12-16 Dans cette liste de hauts dignitaires de l'Église Manichéenne, le nom du mōžak à la ligne 13 est sans doute à considérer comme étant en tête, suivi des noms des cinq aβtādān contenus dans les ll. 12, 14, 15, et 16. C'est d'ailleurs dans cet ordre que je donne les noms dans la traduction.
7.12 Š'D PRZYNT représente un nom de religion moyen perse ?ād frazend, « enfant de l'heureux », dans lequel ?ād doit désigner Mani. Donc, « Enfant de l'Heureux » veut dire « Enfant de Mani ». Sur ce type de nom manichéen de religion, cf. BBB, p. 11.
7.12 'βT'D'N, aβtādān : Sur ce titre pour « évêque », cf. W. B. Henning, « Neue Materialien zur Geschichte des Manichäismus », ZDMG, XC (1936), p. 13 ; G. Haloun and W. B. Henning, « The Compendium of the Doctrines and Styles... », AM, 111-2 (1952), p. 188. Pour d'autres exemples de ce terme en turc ancien, cf. P. Zieme, « Zu einigen Problemen des Manichäismus bei den Türken », Traditions religieuses et para-religieuses des peuples altaïques, p. 177 ; S. Tezcan, Das uigurische Insadi-Sūtra, p. 72. Au surplus, 'βΤ'DNL'R, soit aβtadanlar, est sûrement à reconnaître sous la forme lue itadalar par A. von Le Coq dans M III, p. 43, Nr. 28, l. 1.
7.13 KW représente peut-être le moyen perse k'w (kaw), « géant », terme qui servait à qualifier non seulement des divinités mais aussi des Manichéens éminents. Cf. W. B. Henning, « The Book of the Giants », BSOAS, XI, p. 53 ; idem, « Ein manichäisches Henochbuch », SPAW, 1934, pp. 29-30 ; MirMan III, p. 901.
7.13 MWZ'K, équivalent du sogdien mwck, « maître » (cf. GMS, § 990), est attesté dans un texte turc ancien en écriture manichéenne sous la forme možak (cf. M I, p. 31, v° l. 2, et M III, p. 36, Nr. 17). Dans l'Église manichéenne, il y aurait eu 12 mōžak ou « maîtres », et 72 aβtādān ou « évêques » (cf. Haloun et Henning, « The Compendium of the Doctrines and Styles... », p. 195).
7.14 'D' représente vraisemblablement Adda, qui était le nom d'un évêque, un des trois principaux apôtres de Mani. Cf. MirMan III, pp. 301 et 360 ; Chavannes et Pelliot, Traité manichéen, pp. 501 et 509. La même forme figure à la ligne suivante.
7.14 PWXR représente sans doute le sogdien chrétien fwx'r (fuxar), « bienheureux », forme qui dérive par métathèse du moyen perse frwx (farrux) au même sens. Cf. BBB, p. 89 en bas de page ; GMS, §447 ; ST I, p. 40.3 ; ST II, p. 530.23.
7.14-15 WXMN ŠXRY'R correspond au moyen perse wahman ?ahryār, « le souverain Bon Esprit », qui figure dans BBB, p. 31.433.
7.15 'WŠ'Y ou 'WŠNY : La dernière lettre, de forme bizarre mais qui serait plutôt Y, semble avoir été sur ajoutée après la lettre ' ou N, dont la forme étirée est celle d'une finale. À la lecture 'WŠ'Y conviendrait peut-être le moyen perse 'wš ou 'wšy, « conscience, réflection, intelligence » (cf. BBB, p. 108 ; W.-L., Stellung, pp. 42-43 ; Sundermann, Mittelp. p. kosm. Parabelt., p. 117 ; MacKenzie, CPD, p. 61). À lire 'WŠNY, par contre, on pourrait songer au pehlevi 'wšn-, « mortel », comme me l'a aimablement proposé le professeur P. Gignoux. Je note aussi le sogdien 'wš"y, « Est » (cf. Reichelt, Handschriftreste I, p. 46.113 ; GMS, § 98 et § 1254).
7.15 'D' : Voir la note sur cette forme à la l. 14.
7.16 WYSPW Y'D : WYSPW correspond évidemment au moyen iranien wisp-, « tout, chaque ». Pour ce qui est de Y'D, on connaît en parthe un y'd au sens de « part, partie » (cf. Henning, Mitteliranisch, p. 29, n. 6 ; P. Gignoux, Glossaire des Inscriptions Pehlevies et Parthes, p. 67). Cependant, il faudrait peut-être songer plutôt au moyen perse 'y'd, « souvenir, mémoire », qui a abouti à y'd en persan (cf. Henning, Das Verbum des Mittelpersischen..., p. 224.26 ; BBB, p. 108 ; MacKenzie, CPD, p. 15).
7.17 wispuhr est le mot parthe pour « prince ». Cf. BBB, p. 73, n. 579. Il semblerait que Wispuhr Aβtadan, l'Ιvêque « Prince », soit en apposition avec -men, et qu'il faille comprendre, par conséquent, que ce fut lui qui était à la tête de la Religion à Beš-balı̊q.
7.18 PRYSTWM représente le moyen perse fristom, « le plus cher », superlatif de frī. Cf. MirMan II, p. 357 ; Sundermann, Mp. p. kosm. Parabelt., p. 131.
7.18 MWRW', murwa, signifie « présage, augure » en moyen perse. Cf. BBB, p. 112 ; Müller, HR II, p. 74, M. 324., ainsi que mon étude, « Le Colophon de l'ı̊rq bitig », Turcica, VII, p. 17, n. 16.
7.18 PN' ou P'N reste à identifier de façon sure. J'avais d'abord pensé que P'N pourrait représenter le suffixe moyen iranien -bān, « gardien », dérivé de pānaγ (cf. A. Ghilain, Essai sur la Langue parthe, p. 86 ; D. N. MacKenzie, CPD, p. 17). Cependant, par la suite, le professeur MacKenzie m'a suggéré dans une lettre que « Pn' could, just, be 'refuge', NP panāh » (cf. id., CPD, p. 64).
7.18 XWŠTY : Sur cette forme sogdienne au sens de « maître, prêtre », cf. GMS, § 230.
7.18 "NKDβRWX représenterait d'après le professeur D. N. MacKenzie, que j'ai consulté, le moyen perse *'ngdfrwx = angad-farrox, « complètement heureux ». Pour 'ngd, je trouve aussi les sens de « heureux » (cf. MirMan III, p. 894 ; Ghilain, Essai sur la Langue parthe, p. 47) et « riche » (cf. Sundermann, Mp. p. kosm. Parabelt., p. 116).
7.19 yaβrı̊, « faible », est ici attesté pour la première fois, que je sache, en tant que mot de la catégorie nominale. Le même mot réapparaît vers le XIVe siècle en anatolien et en qı̊pčaq au sens de « petit d'animal » (cf. TMEN, n° 1919 ; TarSöz, p. 4406), sens que yavru a encore dans le turc de Turquie. Quant au verbe yaβrı̊-, « s'affaiblir », bien qu'il ne soit attesté, semble-t-il, qu'à partir du XIe siècle chez Kāšγarā, son factitif yaβrı̊t-, « affaiblir, rendre faible », figure déjà dans les inscriptions turques du VIIIe siècle (cf. EDPT, p. 879).
Or, je crois que yaβrı̊ et yaβrı̊- se rattachent à toute une famille de mots dérivant du verbe yap-, dont le sens premier a dû être « rabattre, couvrir ou fermer en rabattant, en appliquant, en collant, en lissant, en aplatissant, etc. » (à juger, notamment, d'après les exemples donnés dans EDPT, p. 871). En rappelant l'alternance des consonnes labiales p/f/β en turc ancien, constatée dans mon étude « Opla-/yopla-, uf-/yuf-, et autres formes semblables en turc ancien », pp. 115-116, on peut faire état notamment des dérivés suivants : (1) yafa/yaβa, « lieu couvert, abri » (cf. K, III, pp. 24 et 27 ; EDPT, p. 872) ; (2) yapı̊γ/yapuγ/yapı̊q/yapuq, « couvert, couverture, couvercle, construction » (cf. EDPT, p. 873) ; (3) yapı̊l-/yapul-, « être fermé, couvert, collés ensemble » (cf. EDPT, p. 877) ; (4) yaβal-, « être couvert », dans qarnı̊n yaβalmı̊š yadları̊γ, « les étrangers au ventre couvert » (cf. BrHts, l. 2064 et n. ; sur l'emploi de qarnı̊n à l'accusatif, cf. qapuγ yapuldı̊ chez K, III, p. 76), mais aussi « être assagi, calmé » (cf. EDPT, p. 877 ; Röhrborn, Totenmesse, l. 1260 et n.) ; (5) yapı̊n-, « se couvrir, se fermer, s'appliquer, se coller ensemble » (cf. EDPT, p. 878) ; (6) yapur-, « lisser, niveler ; cacher, dissimuler » (cf. EDPT, p. 879) ; (7) yapı̊rγaq/yapurγaq, « feuille, ce qui est aplati » (cf. EDPT, p. 879) ; (8) yaprı̊, « (terrain) large et plat ; (oreille) pendante et rabattue » (cf. EDPT, p. 879 ; TarSöz, p. 4303) ; (9) yaβrı̊, « faible, diminué ; petit d'animal » (cf. l'exemple de notre texte ; TarSöz, p. 4406) ; (10) yaβrı̊-, « s'affaiblir, se détériorer » (cf. EDPT, p. 879) ; (11) yaprul-, « être collé, appliqué » (cf. EDPT, p. 879) ; (12) yapruš-, « lisser, niveler en commun » (cf. EDPT, p. 879) ; (13) yapı̊š-/yapuš-, « se coller, s'attacher, adhérer » (cf. EDPT, p. 880) ; (14) yaβı̊šyu, « feuillage, ce qui s'attache » (cf. EDPT, p. 881) ; (15) yapaš, « doux, paisible, docile » (cf. EDPT, p. 880) ; (16) yaβγan, « plat, fade (en parlant de nourriture) ; sans raffinement, grossier » (cf. EDPT, p. 874 ; TMEN, n° 1925) ; (17) yabu/yabı̊/yabı̊q, « maigre, diminué, misérable, méchant ; un mauvais cheval, rosse » (cf. TMEN, n° 1772 ; Wb, III, 279 ; VEWT, p. 176) ; (18) yapı̊z/yaβuz, « mauvais, pernicieux » (cf. EDPT, p. 881 ; TT X, notes 13 et 81) ; (19), yaβlaq, « mauvais, méchant » (cf. EDPT, p. 876 ; TT X, notes 13 et 81).
La forme nominale yaβrı̊, « faible », comme d'ailleurs yaprı̊, « large et plat, rabattu », a dû être à l'origine un dérivé du type du gérondif en -ı̊ (cf. AG, § 106) du verbe yapur-/*yaβur-, intensif ou factitif en -°r- du verbe yap-, « rabattre ». Son homophone verbal yaβrı̊-, « s'affaiblir », serait un dérivé en -ı̊-(cf. AG, § 85) de la forme nominale de l'aoriste *yaβar du verbe yap- au sens de « qui rabat, ce qui est rabattu ».
7.19-20 Les ll. 19 et 20 apparaissent comme des débuts de phrases isolés.
7.20 tolun ay täg körtlügüm, « mon Beau comme la pleine lune », se rapporte sans doute à Jésus. Cf. en particulier le fragment manichéen M. 176 en moyen iranien édité par F. W. K. Müller, HR II, pp. 60-62, où Jésus est qualifié de pūrmāh, « pleine lune » (cf. aussi W.-L., Stellung, p. 51 ; Bang, ManHymn, p. 19). Sur l'expression tolun ay, attestée ici à la date la plus ancienne, semble-t-il, cf. EDPT, p. 501. La forme körtlüg, « beau », n'est pas, que je sache, attestée ailleurs, mais seulement körklüg (cf. EDPT, p. 743). Apparemment, körtlüg est à körklüg ce que körtlä est à körklä.
Paul Pelliot (1878-1945)
Rapporté par la mission Pelliot de 1906-1908. Entré à la BN en 1910.
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